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L'INDUSTRIE DES MÉTIERS D'ART AU QUÉBEC par Claudine Auger et Laurent Lapierre Yvan Gauthier
ORIGINES
Tous deux aînés de leur famille, quittant leur campagne natale afin d’apporter un soutien financier, Joseph et Gertrude sont venus s’établir à Montréal pour trouver du travail comme ouvriers. Lui, manutentionnaire au Canadien Pacifique, et elle, couturière dans son quartier du centre-sud de Montréal, communément appelé le « faubourg à mélasse ». Le couple Gauthier, solide et avisé, a élevé cinq enfants (dont un est décédé en bas âge) auxquels il a transmis ses valeurs fondamentales: honnêteté, fierté, discipline.
En tant qu’aîné, le petit Yvan (car il n’a grandi que tard, à la fin de l’adolescence) s’est occupé de ses frères et sœurs pour aider ses parents, comme c’était l’usage à l’époque: pour assumer les tâches de gardiennage, veiller aux travaux scolaires et à d’autres tâches quotidiennes.
Avec son père, issu d’une génération d’hommes préoccupés d’abord et avant tout par le travail et qui avaient du mal à communiquer, il a connu certaines tensions normales chez tout adolescent. Sa mère, féministe dans l’âme sans en porter haut et fort le discours, était le véritable chef de famille: une femme forte et profondément fière qui croyait fermement à l’autonomie et au travail.
Au primaire, Yvan Gauthier a pris le chemin de l’école du quartier. Plus tard, il prend celui du collège classique public à l’école Saint-Pierre-Claver, dans le quartier Rosemont, où il a fait ses études secondaires: bon écolier, il avait réussi les examens exigés pour bénéficier de cet enseignement de la sorte accessible grâce à la commission scolaire. Un tournant, à ses dires, fort significatif.
Le collège classique lui a ouvert les portes d’un univers jusqu’alors méconnu : une culture élitiste. Ce furent des années difficiles, car il a éprouvé de la difficulté à s’adapter à ce nouveau milieu, devant réaliser un incroyable rattrapage culturel et intellectuel, dans des conditions qui n’étaient pas toujours favorables. Il a dû travailler très fort, acharné et ambitieux de dépasser la carrière d’ouvrier.
Élevé dans une culture paysanne même s’il vivait en ville, passant ses étés à la ferme de ses grands-parents, le choc culturel a été grand. Il se rappelle quelques anecdotes marquantes:
« Lorsque je suis arrivé à Saint-Pierre-Claver, c’est un peu drôle à dire, mais mon habillement ne correspondait pas du tout: moi, j’avais les chemises de mon père, dont ma mère raccourcissait les manches. C’était un objet de risée, surtout de la part des Frères des Écoles chrétiennes. Cet esprit élitiste, même au niveau des enseignants, m’a beaucoup déstabilisé. Je me rappelle, j’avais été malade pendant un mois et mes notes n’étaient pas très bonnes, c’était une catastrophe pour moi et je pleurais en allant chercher mon bulletin. Le directeur de l’école qui m’a remis mon bulletin m’a dit de sécher mes larmes de crocodile et de changer de chemise de temps en temps. »
Outre son engagement dans le sport et dans la vie sociale de son milieu (il a été servant de messes, Louveteau, Croisé et membre de la Jeunesse étudiante catholique), Yvan Gauthier a toujours occupé ses temps libres par la lecture, une passion pénétrante, une passion stimulante. Il se souvient de Sartre et de Camus, lus en secondaire 1 et encore à l’Index au collège, de la réflexion profonde que ses lectures engendraient sur le sens de la vie pour le jeune homme qu’il était, en quête de points de repère. Cherchant à se libérer de plusieurs emprises, celle de la famille, celle du collège, les grands auteurs, les « interdits » peut-être encore davantage, l’ont inspiré: « […] on prend bien ce que l’on veut dans ce qu’on lit […] et interdire des livres, des auteurs, à des jeunes gens, c’est tout simplement ne pas faire confiance à leur intelligence. »
La lecture, l’évasion par excellence:
« La lecture me sortait de chez moi. À plusieurs dans un lieu exigu, il n’y avait pas de paix dans la maison. Avec mon frère qui jouait, mon père qui regardait la télévision et mes sœurs qui s’amusaient avec leurs amies, moi je plongeais dans mon livre et je m’évadais complètement. Ce pouvoir de concentration, c’est une belle qualité que j’ai acquise. »
La révolution tranquille, survenue alors qu’il était encore adolescent, a été pour Yvan Gauthier une époque bouleversante et riche d’ouvertures. Ayant commencé ses études secondaires au collège classique dans un milieu strict et exclusivement masculin, il les terminera dans les nouveaux cégeps, à côté des jeunes filles, dans un univers turbulent où les grèves étudiantes le dérangeaient, lui venu d’un monde si conservateur et surtout discipliné.
Mais surtout, il y a eu Expo 67, événement déclencheur, fascination et ouverture sur le monde: travaillant comme agent de sécurité afin d’y avoir un accès encore plus grand, Yvan Gauthier en visitera encore et encore tous les pavillons. Lui qui fréquentait les salons des métiers d’art au Palais du commerce de Montréal, il en aura plein les yeux lors de cet événement. Car à Expo 67, les métiers d’art y étaient fascinants et omniprésents: la mosaïque dans le pavillon du Maroc, les tapis au pavillon iranien, le verre de Bohême dans celui de la Tchécoslovaquie. Les artisans québécois étaient très présents dans le pavillon du Québec. La grande découverte. Une période, aussi, de nouvelles idéologies, dont le marxisme « qui, ayant le chemin libre, a formé ou déformé toute une génération, selon le jugement qu’on veut bien y porter ». Et, conclut le futur directeur du CMA, « une époque qui a permis à plusieurs de franchir de grands espaces, ce qu’ils n’auraient probablement pu faire autrement ».

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